Enseignement de Namkhaï Norbou Rinpoché

(Samedi 10 Septembre 1983 - Kagyu Dzong -Paris)

Le Refuge et la Bodhicitta; le miroir; l'énergie et le Tantrisme;
les voies des Soutra et des Tantra


REFUGE 

Ce matin, nous allons voir quel est le vrai sens de la Bodhicitta.

Lorsque nous commençons à nous intéresser à un Enseignement comme le Bouddhisme, les premières choses dont on nous parle sont le Refuge, l'engagement et le vœu de la Bodhicitta. D'une part, la Bodhicitta est une connaissance, d'autre part, c'est un engagement. Quand un pratiquant comprend ce qu'est la Bodhicitta, les principes du Refuge et de la Bodhicitta deviennent alors les mêmes. Quand on n'en comprend pas le sens, il faut alors analyser et cela donne lieu à une sorte de coutume.

En Occident, la plupart des gens ont vécu et grandi dans la culture chrétienne. Quand un enfant naît, on le baptise, car pour être considéré comme un chrétien, il doit avoir reçu le baptême. Il nous semble qu'il faille faire quelque chose pour changer nos habitudes. Aujourd'hui, ceux qui s'intéressent un peu au Bouddhisme, demandent toujours de prendre Refuge, ce qui devient alors un rituel, exactement comme le baptême. Cela, en fait s'appelle une coutume et n'est pas le principe du Refuge.

Lorsqu'on parle de Refuge, il s'agit de l'engagement de prendre Refuge dans le Bouddha, le Dharma et la Sangha : on prononce alors les paroles de prise de Refuge. En voilà l'explication :
Tout d'abord, le refuge en Bouddha car il a enseigné la Voie. En premier, il a enseigné les Quatres Nobles Vérités. Il faut savoir que la condition de l'existence humaine est la transmigration et la souffrance. Puis, il a expliqué les causes de la souffrance et le moyen de la faire cesser. Le moyen de faire cesser la souffrance s'appelle la Voie. Bouddha l'a enseigné à celui qui ne comprend pas cela, c'est pourquoi on prend Refuge en lui. Mais ce n'est pas suffisant, il faut suivre la Voie de son Enseignement: c'est prendre Refuge dans le Dharma. Bouddha a dit "Je te donne la Voie mais ta réalisation dépend de toi"; cela signifie que si l'on veut se réaliser, obtenir un résultat concret, on doit suivre un Enseignement, c'est pourquoi le Refuge dans le Dharma est très important. Puis il y a le Refuge dans la Sangha, c'est-à-dire la Communauté, dont la signification peut varier.

Dans les Soutras Bouddhistes, le Hinayana, on considère que la vraie Sangha est la communauté des Arhat. Au contraire, dans le Mahayana, la Sangha est formée par les Bodhisattvas, et dans le Tantrisme, ce sont les Daka et Dhakini.

Tous sont des compagnons de voyage, mais quelle est l'importance de leur contribution? Nous vivons tous au milieu des circonstances des causes secondaires; Quel que soit l'endroit où je vis, je dois trouver la possibilité de pratiquer cet Enseignement de Bouddha. Je dois, tout d'abord, avoir la possibilité de le comprendre et de le suivre. Non seulement j'ai reçu ou lu quelque chose relatif à cet Enseignement, mais je l'applique dans mon existence. Toutes ces possibilités qui nous donnent aide et assistance, montrent l'importance de la Sangha.

On donne souvent l'exemple d'un groupe de personnes qui veulent traverser un fleuve en bateau. Tous les compagnons deviennent alors importants car, si au milieu du fleuve, l'un d'entre eux se comporte mal ou détruit le bateau, personne n'arrivera de l'autre côté.

Le principe du Refuge est de réaliser la connaissance de l'individu et le Refuge final est l'État de Bouddha. En prenant Refuge, je cherche à me réaliser; je ne recevrai pas cette Réalisation passivement mais en appliquant l'Enseignement que Bouddha a donné. Tout devient alors une communication de la connaissance du Bouddha. Le Refuge final est donc l'État du Dharmakaya du Bouddha. Cependant, ce n'est pas en faisant des prières à Bouddha que j' m'illuminerai un jour. Bien sûr, il y a aussi des façons de prier dans le Bouddhisme parce que les prières servent à se préparer à recevoir la Sagesse.

Quand le soleil apparaît dans le ciel, il n' a aucunement l'idée d'envoyer des rayons de lumière, ni de ne pas les envoyer à certains endroits. De même, tous les Êtres Illuminés répandent leur Sagesse infinie, mais ensuite, cela dépend de l'individu s'il reçoit cette Sagesse ou non. Comme nous disons toujours, s'il y a une grotte tournée vers le nord, la lumière du soleil ne l'éclairera jamais, mais ce n'est pas la faute du soleil, ni un manque de capacité de sa part, tout dépend de la grotte.

C'est ainsi que nous nous préparons à recevoir la Sagesse, à nous Illuminer, à l'aide de prières et de rituels. Pour recevoir la Sagesse, il faut avoir une capacité supérieure. Lorsque quelqu'un a des obstacles à la compréhension, il peut essayer de détruire ces négativités pour avoir la possibilité de s'éveiller.

Donc, le but final du Refuge est d'entrer dans une certaine Connaissance et la Bodhicitta a le même principe.

LA BODHICITTA, LE MIROIR

Quand nous parlons de cultiver la Bodhicitta, cela signifie semer quelque chose pour le faire croître. Mais peut-être que certains d'entre vous ne connaissent pas le sens de la Bodhicitta.

Relativement, elle commence par la compassion dont parle les Soutras Bouddhistes, c'est-à-dire la Bodhicitta de l'engagement et de l'application. Pour comprendre cela, on donne l'exemple d'une personne qui à l'intention de faire un voyage, puis qui l'accomplit. Si un maître explique que notre condition est la souffrance commune à tous les êtres, au travers de cette connaissance, il nous vient alors de la compassion pour les autres et on cherche le moyen de résoudre le problème. Par exemple, si on trouve sur notre chemin quelqu'un d'affamé, de malade, ou qui est tombé au milieu de la rue, la compassion surgit en nous parce que c'est un être humain comme nous. Il nous vient alors l'idée de l'aider, d'intervenir, de faire quelque chose, ce qui est une façon d'accomplir un acte de compassion.  S'il a faim, on lui donne un peu de nourriture, s'il est malade, on l'amène chez le médecin, s'il est faible, on l'aide à marcher. Mais tout cela est une aide, une intervention très provisoire. Si quelqu'un a une vraie connaissance de la compassion, ça ne s'arrête pas là. Ce qui est plus important, c'est de voir la cause. Je peux me demander pourquoi cet homme n'a rien à manger, je peux peut-être lui donner un peu d'argent ou de nourriture, mais cela ne résoudra pas ses problèmes pour toujours. Si cette personne ne sait pas gagner sa vie, je peux l'y aider, mais ça ne suffit pas.

On remonte ainsi jusqu'à la cause principale. Si l'on va plus profondément, on découvre que la cause n'est autre que ce qui provient de l'attachement et du dualisme. Pour surmonter cela, on doit se retrouver vraiment dans notre État. Mais ce n'est pas facile de le faire comprendre à celui à qui on l'explique; ni d'être prêt à l'aider. Il est donc très important d'acquérir la capacité d'aider. Au lieu de créer des problèmes supplémentaires aux autres, il faut d'abord se construire soi-même. Provisoirement, on peut intervenir pour le bien des autres mais, en même temps, il faut développer la capacité de les aider. La Bodhicitta, dont on parle beaucoup dans les Soutras, est basée sur cela. On parle de Bodhicitta relative et absolue. Celleà laquelle nous pensons beaucoup est la Bodhicitta relative. Nous disons que nous nous engageons pour le bien des autres, pour diriger notre intention vers la compassion et c'est pour cette raison que l'on accomplit quelques bonnes actions, gouvernées alors par la compassion.

Mais le but final de la Bodhicitta est d'entrer vraiment dans la connaissance de notre propre État. Dans les Soutras Bouddhistes, surtout ceux du Mahayana, on dit que si cette fameuse vacuité, Shounyata, n'est pas gouvernée par la compassion, elle n'est pas si importante. Il existait un maître, un Mahasiddha indien, nommé Saraha, dont peut-être certains d'entre vous ont lu les chants, qui disait que cette fameuse Shounyata n'est rien sans la compassion. Ce qui signifie qu'il faut trouver un moyen d'unir les vérités absolue et relative.

Parfois, nous faisons peut-être une confusion. Surtout lorsque l'on considère les Soutra où l'on parle beaucoup de Shounyata qui doit nous amener à la connaissance de l'illusion de toutes les choses relatives, comme si, en réalité, il n'existait rien. D'un autre côté, on parle de la Bodhicitta et on dit que Bodhicitta et Shounyata doivent aller ensemble. Mentalement, on les rassemble, bien que cela ne correspond à rien de concret.

Il ne faut pas faire cette confusion. Quand on parle de Shounyata, le Vide, il s'agit de notre propre condition : quand nous observons, recherchons, on ne trouve rien. Cependant, il y a toujours quelque chose de concret qui continue. Cette continuation, ce mouvement, tout ce qui se manifeste, est un aspect de la compassion. Le comprendre est la vraie compassion.

Il existe un mot tibétain souvent utilisé dans l'Enseignement Dzog-Chen qui est une clé pour comprendre ce que signifie vraiment la compassion : Thoug-Djé. Thoug est l'esprit, Djé, le Seigneur Suprême. L'esprit est le fondement de la condition relative, la Nature de l'esprit est l'État absolu. Mais il n'existe rien qui s'appelle Nature de l'esprit en dehors de l'esprit, de même que l'esprit est la Nature de l'esprit.

Prenons l'exemple du miroir. Le miroir a la capacité de refléter toutes les choses relatives. Si nous analysons la nature du miroir, on peut définir qu'elle est claire, pure et limpide. Lorsque des qualités là sont présentes, la capacité de refléter existe. Cependant, tout reflet n'est autre que cette nature car on ne peut dire que ce reflet se trouve en dehors du miroir ni qu'il est le miroir. Telle est la relation entre l'esprit e la Nature de l'esprit, la vérité absolue; ce ne sont pas deux objets qu'on peut analyser ou juger.

De même, Thoug, en tibétain, veut dire l'esprit, Djé est le Suprême, car au travers de lui se manifestent toutes les visions pures et impures. Toutes ces visions sont des aspects de l'énergie et cette compréhension est la vraie compassion. D'habitude le mot Thoug Djé est traduit par compassion dans les Soutras et les Tantras. Par contre, dans l'Enseignement Dzog-Chen, il est traduit par Énergie et nous savons ce qui signifient énergie et compassion. On doit bien comprendre cela si on veut appliquer la compassion pour aider le autres.

Il faut connaître la condition des autres êtres, êtres conscient de la souffrance et de la transmigration. Tout cela est une sorte de manifestation relative à l'esprit. Lorsqu'on est vraiment conscients de cela, comment est-il possible de ne pas avoir une grande compassion? c'est-à-dire une vraie compassion non construite mentalement. C'est pourquoi vous devez comprendre que lorsqu'on prend ce vœu de Bodhicitta, cet engagement, on construit quelque chose. Cette Bodhicitta ne fonctionne qu'au niveau relatif mais ne doit pas s'arrêter là, on doit se diriger vers la Bodhicitta absolue et ainsi cela devient plus simple pour nous amener à la connaissance.

Dans les temps anciens, ce terme de Bodhicitta était toujours utilisé, dans l'Enseignement Dzog-Chen, pour désigner l'État de l'individu. Dans les textes anciens et originaux du Dzog-Chen, on utilise les termes Yé-Shi, c'est-à-dire la Base ou État primordial et Nying-Po, l'Essence; Djang choub kyi sem , est le terme tibétain pour le mot sanskrit Bodhicitta.

Ce terme a un sens précis : Djang veut dire : propre depuis l'origine, qui n'a jamais été sali. Nous avons l'impression qu'il faut nettoyer quelque chose mais c'est une chose propre depuis l'origine. Choub signifie : obtenir, posséder la connaissance et ses qualités, etc., c'est un verbe au passé qui indique que, depuis l'origine, on a obtenu cela et que tout est parfait. Sem signifie l'esprit, aussi bien dans son sens relatif que dans sa Nature, car on ne peut comprendre d'aucune autre façon qu'au travers des choses relatives. Donc, ces mots décrivent l'État de tout individu. Pour traduire cette longue périphrase, on utilise simplement le terme État Primordial. Et chaque individu possède cette qualification qui lui est propre.

Lorsqu'on utilise l'exemple du miroir qui a la capacité de refléter, cela même est considéré comme la Bodhicitta. Il y a correspondance entre les Enseignements du Dzog-Chen et des Soutra, car dans les Soutra, il est dit que l'on ne peut définir la Bodhicitta absolue tant que l'on est pas entré dans la connaissance de Shounyata. Vous voyez donc bien, en ce cas, que la Bodhicitta n'est pas seulement un vœu, ni un moyen pour transformer le mode de pensée, ce qui est l'aspect relatif de la Bodhicitta. Nous pouvons comprendre que Bodhicitta est très importante, non seulement au début, mais jusqu'à la fin.

Beaucoup de gens disent généralement : "Comment se fait-il que Norbou ne parle pas beaucoup de la Bodhicitta?" Ils disent que je ne parle pas de la compassion parce qu'ils voient d'autres maîtres tibétains commencer les Enseignements par le Refuge et la Bodhicitta. Dans le Mahayana Soutra, l'un des concepts les plus développés est la Bodhicitta, au sens relatif , c'est-à-dire la compassion. Il y a dans ces textes, beaucoup d'exemples et d'explications sur la façon dont les maîtres ont fait comprendre cela aux gens concrètement. Peut-être qu'en ce qui me concerne, je ne développe pas beaucoup cet aspect, car dans le Dzog-Chen, les caractéristiques des Enseignements étant différents, il faut aller au niveau de la pratique, de la connaissance. C'est pourquoi on a pu dire qu'il manque un peu de compassion dans l'Enseignement de Norbou, mais ce n'est pas vrai, je suis très conscient de la nécessité de la compassion car je sais que la véritable compassion ne peut venir si on n'est pas entré dans la connaissance. Il ne suffit pas d'avoir de la compassion en paroles et de construire un compassion relative. Ce genre de construction peut tout aussi bien être fausse, de toute façon, elle est limitée.

Bouddha a dit : "En prenant l'exemple de soi-même, on ne dérange pas les autres", c'est simple à comprendre et cela concerne toutes les choses relatives. Bouddha a expliqué , dès le début, la souffrance, les causes de la souffrance et la façon de faire cesser cette souffrance. Tout cela est ma propre condition et celle des autres. Quand je suis conscient de ma propre condition, je connais vraiment celle des autres. Telle est l'explication de la vraie Bodhicitta.

En général, dans notre vie quotidienne, notre attitude est liée au corps, à l'énergie et à l'esprit. Si l'on comprend bien la compassion et la Bodhicitta, on doit l'intégrer. Le plus important n'est pas de réciter les vœux de Bodhicitta ou de transformer l'esprit pour quelques minutes, mais plutôt de tenter d'en comprendre le sens et de se trouver dans cette condition tout le temps.

Il y a une parole très importante d'un des maîtres les plus célèbres du Dzog-Chen Sem-Dè, appellé Yong-Tön Dordjé Pal. Un autre érudit lui rendit visite et lui demanda : "Vous êtes bien un pratiquant du Dzog-Chen, n'est-ce pas?" Yong-Tön Dordjé Pal a répondu "oui". L'autre a alors demandé :"Vous les pratiquants du Dzog-Chen, vous méditez toujours, n'est-ce pas?" Et Yong-Tön Dordjé Pal lui a demandé à son tour : "Que suis-je en train de méditer?" L'autre a demandé encore "Alors, vous ne méditez pas?", et le maître a répondu par une question : "Quand suis-je jamais distrait?".

Tout est là, c'est une clé de l'Enseignement Dzog-Chen. Si quelqu'un connaît toutes sortes de pratiques, il peut en faire autant qu'il veut, mais en conclusion, il doit bien comprendre ce qui est enseigné et transmis, puis l'appliquer dans la vie quotidienne, c'est-à-dire être présent, ne pas être distrait. Lorsqu'on parle de Bodhicitta, c'est de cela qu'il s'agit.

Dans la tradition tibétaine, pour le Refuge et la Bodhicitta, nous utilisons des tas de mots et nous chantons, mais tout cela ne sert qu'à diriger l'esprit vers l'essentiel. Si je doit entrer dans la Bodhiccita absolue, il me faut partir de ma condition relative. A partir de cette Bodhiccita relative, je me dirige vers l'État de la Bodhicitta absolue. Aussi, si je prononce des mots, je dois les dire en y pensant et non comme un perroquet. Ceci est valable pour toutes les pratiques de la tradition Bouddhiste tibétaine : chants, rituels, liturgies, etc. Beaucoup de gens disent que ces Bouddhistes tibétains sont très ritualistes, en sachant très bien que l'illumination se réalise par la contemplation et non par les rites. ils trouvent cela un peu étrange, surtout en occident où des aspects du Bouddhisme Mahayana, le Zen, a été introduit en premier et dans lequel il y a beaucoup moins de rituels que dans le Bouddhisme tibétain. Lorsqu'on connaît le véritable principe des rituels, on voit qu'ils ont un sens très précis : on peut découvrir que ne pas pratiquer cela est un défaut. Mais si on ne comprend pas, cela peut paraître très étrange.

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