Enseignement de Namkhaï Norbou
Rinpoché
(Samedi 10 Septembre 1983 - Kagyu Dzong -Paris)
Le Refuge et la
Bodhicitta; le miroir; l'énergie et le Tantrisme;
les voies des Soutra et des
Tantra
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Prenons un exemple pour mieux comprendre. Lorsque nous pratiquons la méditation, nous devons partir de notre condition telle qu'elle est. Dans la vie quotidienne, nous sommes en pleine confusion : notre corps, notre énergie, notre esprit sont agités, nous ne sommes pas dans l'État de la Présence. En regardant à l'extérieur, nous acceptons ou nous refusons ce qui se manifeste au travers de la dualité. En même temps, nous créons de l'attachement et tout cela devient de plus en plus lourd, de plus en plus important. Nous avons parlé de l'exemple du miroir qui a la capacité de refléter, ce qui correspond à la Nature de l'esprit ; mais nous ne nous trouvons pas dans cette connaissance, nous vivons dans la dualité, comme si le miroir était un objet pour nous. Nous regardons dans le miroir et y voyons apparaître quelques reflets. Nous ne savons pas que ces reflets sont des manifestations de l'énergie du miroir. Nous considérons ce qui se reflète comme beau ou laid et pensons que cela existe concrètement. Si nous avons ce concept concret et que quelque chose que nous trouvons beau apparaît, cela nous plaît; si c'est quelque chose que nous trouvons de laid, nous le refusons. Ainsi naît une manière d'acceptation ou de refus. Et cela devient de plus en plus lourd, car nous ne nous trouvons pas dans la connaissance de la Nature du miroir. Si nous nous trouvons vraiment dans cette Nature, le reflet est vu comme une qualification du miroir et non comme quelque chose créant le bien et le mal. Pour le miroir, cela ne change rien, c'est toujours une manifestation de sa capacité de refléter. Donc, quand nous ne comprenons pas, nous sommes dérangés par ces reflets, ne sachant pas que ce sont des reflets.Toute notre vie, il en a été ainsi et nous sommes hyper agité. La première chose à faire est de se calmer, c'est pourquoi, dès le début de tous les Enseignements, on enseigne Shi-Nè, l'état de calme. Quand on l'a trouvé, il ne faut pas s'arrêter à cela. Il n'existe pas d'individu dont la nature soit seulement cet état de calme. Il existe toujours une onde, qui est son mouvement et qu'on appelle Djou-Wa dans la pratique, qui est comme une vague se déplaçant dans l'océan. L'énergie et le tantrisme Lorsqu'on a obtenu cet état de calme, on doit commencer à travailler avec le mouvement. Dans divers Enseignements, cela s'appelle Lhaktong, en tibétain, il n'est pas important de connaître les termes tibétains, mais il faut savoir que cette onde, ce mouvement, existe par nature en nous. Celui qui a la capacité de travailler avec cela peut être amené à un développement de la Réalisation. D'où vient ce mouvement et quelle est sa caractéristique? c'est l'énergie. Si on sait travailler avec cette énergie, on a plus de possibilité de Réalisation totale. L'énergie est reliée à la respiration et aux sons. La voix signifie beaucoup de choses ca elle provient de la respiration. Elle symbolise le son. Quand quelqu'un parle, on entend des sons provenant de sa respiration. C'est pourquoi lorsqu'on parle des trois aspects de l'existence, on ne parle pas simplement de l'énergie, ou de la respiration, mais de la voix. Dans le Tantrisme, des moyens ont été enseignés pour utiliser cette énergie. Dans la pratique de la Transformation, on ne reste pas simplement silencieux en pensant dans son esprit, mais on intègre la dimension de ce qui se présente en chantant, en utilisant des sons, des mantras. Les mantras sont composés de lettres qui symbolisent directement l'énergie. Par exemple, dans le Tantrisme, on enseigne de visualiser des lettres en différents points du corps. On peut se demander pourquoi des lettres plutôt que des petites boules; c'est que visualiser une lettre revient à intégrer la fonction de l'énergie à la forme. En visualisant des lettres colorées, on intègre l'énergie à la fonction d'éléments spécifiques. C'est ce qui est fait dans les rituels. A cause de nos habitudes humaines, on donne beaucoup trop d'importance à la tradition, c'est-à-dire à la façon de chanter, etc. On ne nous enseigne pas pourquoi ces choses sont ainsi et pourquoi on doit les faire. Quand j'avais environ sept ans, j'étais dans un très grand monastère du Tibet oriental. Les moines m'ont enseigné des rituels à mémoriser. Après sept ans, on m'a enseigné à jouer des instruments : la cloche, le Damarou, etc.. et à faire les Moudra. Quand on est petit, on apprend très facilement : mais on ne m'a pas enseigné pourquoi on devait le faire et ce que cela signifiait. A cette époque, je n'étais pas comme un enfant de sept ans aujourd'hui, je ne savais même pas demander et, s'il m'en était devenu l'idée, peut-être ne m'auraient-ils pas répondu. Voilà comment certains enseignent, c'est même devenu une sorte de tradition. On a raison de penser que cela ressemble à un système sans signification et que ces Bouddhistes tibétains sont trop ritualistes. Cependant, tous ces rituels proviennent du Tantrisme, enseignant au niveau de l'énergie, de la voix de l'individu; depuis le début, le Tantrisme provient de manifestations, c'est d'ailleurs pourquoi on l'appelle l'Enseignement de la Transformation. Vous pourrez remarquer que, dans les Tantras Supérieurs, l'Anuttara Tantra, il y a beaucoup plus de divinités féroces que pacifiques parce que liées à la passion de la colère, une des passions les plus mouvementées. Si vous demandiez à un maître du Tantrisme quelle est la pratique portant le plus rapidement des fruits dans la voie de la transformation, il répondra certainement qu'il faut faire la pratique d'un Herouka féroce. Vous trouverez peut-être étrange que la pratique d'une divinité joyeuse et pacifique soit un peu plus lente ! Lorsqu'on fait une transformation, celle-ci provient du fonctionnement de l'énergie et, pour une divinité féroce, cette énergie est plus mouvementée. D'autre part, ces divinités sont souvent représentées en union yab-youm, aspect de joie déjà sous-entendu. On comprends alors à quoi servent ces pratiques où il y a du mouvement. Dans le Tantrisme, il existe donc toutes ces pratiques où interviennent les formes et les couleurs liées à l'énergie. Il y a, à ce point de vue, quelque chose d'important que vous devez comprendre : il faut avoir une idée claire de la différence existant entre Soutra et Tantra. Leurs principes sont différents, on dit que ce sont respectivement les voies du renoncement et de la transformation. Supposons que nous ayons à nous confronter à une passion et, parmi ces passions, la plus grave est la colère car, de cette passion provient la vision karmique infernale. La colère est donc une chose grave. Dans les Soutra Bouddhistes, que dit-on à ce sujet? Pour les Bodhisattvas, on dit qu'il faut appliquer les six Prajnya dont l'une est la patience Zöpa. Pour pouvoir supporter, on doit beaucoup s'entraîner à la compassion. On apprend aussi quelles sont les conséquences de cette colère. Il y a beaucoup d'explications sur cet entraînement à la patience, Zöpa. Si quelqu'un me frappe, par exemple, et que j'ai la capacité d'avoir la présence de la compassion, je ne peux alors avoir de la compassion pour cet être qui s'est mis en colère et a donc créé une mauvaise action. Si je réponds à cela, je vais à mon tour, créer une autre action négative. Il existe un Enseignement du maître Shantidéva qui donne des explications très longues et détaillées sur la patience, que ceux qui suivent cet Enseignement s'entraînent à pratiquer dans la vie. Tel est ce qu'on appelle le renoncement. C'est extrêmement difficile, aussi faut-il persévérer. Un maître de mon collège, lorsque nous avions étudié ce texte de Shantidéva, donnait toujours un exemple de patience. Dans sa jeunesse il était au collège du monastère Dzog-Chen où il y avait un étudiant plus âgé que la moyenne des élèves. Il n'était pas très brillant mais il était très sincère et cherchait à faire de son mieux. Ce monastère était situé en haute altitude et il n'y avait pas de bonne terre pour construire le maisons. Dès qu'il pleuvait, il fallait monter sur le toit pour battre la terre sinon l'eau entrait à l'intérieur. Bien sûr à cette époque, il n'existait pas de ciment, peut-être même n'y en a-t-il pas encore ! Un jour, il y avait eu une pluie très forte, l'eau tombait à l'intérieur et mouillait tous les livres. Puis, la pluie s'est arrêtée un moment et tous les étudiants sont montés sur le toit pour battre la terre avec des bâtons terminés par de plaques de bois ou des pierres. Parmi eux, il y avait ce vieux moine que le plus jeunes taquinaient sans cesse. A un certain moment, le vieux s'est mis en colère mais comme il s'était tellement entraîné dans sa pratique qu'il lui était venu à l'esprit qu'il ne devait pas se mettre en colère. Il a pris un bâton, s'est approché des jeunes étudiants et, avant de donner un coup, il a cité une phrase de Shantidéva : "Toutes les bonnes actions que j'ai accumulées pendant mille kalpas (c'est-à-dire pendant très longtemps) en faisant des dons aux autres ou des offrandes au Bouddha et aux Bodhisattvas, toute cette accumulation de vertu, je la détruit en une seule grande colère". Il a récité cela puis il a frappé tous les jeunes. Voilà ce que m'a raconté mon maître qui se trouvait dans ce monastère à ce moment-là. C'est pour cela qu'il disait qu'être patient n'est pas facile à appliquer bien que cela soit facile à comprendre. Dans les Soutra, il existe des pratiques où l'on utilise des antidotes pour bloquer les actions mais il n'est pas facile de trouver le principe pour empêcher la naissance de la colère. Une autre méthode comme le Tantrisme existe pour des personnes ayant plus de capacité : c'est ce qu'on appelle la transformation. Au moment de la colère, on ne la bloque pas, on ne falsifie rien, on reste dans la continuation de la colère. Cette colère nous charge et nous donne une certaine sensation d'énergie, on transforme cette énergie en en changeant la direction. Au lieu de se mettre en colère contre quelqu'un ou quelque chose, on se transforme aussitôt soi-même en la forme de la divinité dans laquelle on s'est entraîné à se transformer. Par exemple, si on s'est entraîné à la pratique de Vajrakilaya, on se transforme en cette forme horrible qui fait trembler le monde entier. Avec la présence de cette manifestation, on peut continuer à être en colère. Au début on s'est mis en colère à partir d'un concept dualiste parce que je suis "moi" et que lui est "lui", qu'il m'est antipathique, que ce qu'il m'a dit ne m'a pas plu, que j'ai riposté, etc.. Mais si j'entre dans la dimension de Vajrakilaya avec la personne à laquelle je m'oppose, je ne vis plus la dualité. Cela n'a plus aucun sens que je me dispute avec cette personne devenue Vajrakilaya. Mais il faut prendre garde, certains pensent que, lorsqu'ils sont en colère, ils peuvent se transformer en un Herouka et frapper leur adversaire ! ils se croient devenus les plus forts et avoir eu raison de leurs ennemis définitivement. C'est une façon dualiste de voir les choses, alors que la manifestation d'un Herouka n'est pas un concept dualiste. Dans la dimension d'un Herouka, on est présent dans l'État de la contemplation. Donc, si on est présent dans cet État, la contemplation se développe avec les passions car elle est à chaque fois présente dans leurs manifestations. Dans le Tantrisme, on dit que les passions sont comme du bois pour faire du feu : plus il y a de bois, plus le feu est grand si, bien sûr, on se trouve dans cet État de la Présence. Telle est la voie de la Transformation. Il y a beaucoup de confusion, à l'heure actuelle, pour la compréhension du Bouddhisme Tantrique parce que certains maîtres ne donnent pas beaucoup d'explications. Non pas qu'ils cherchent à cacher quelque chose mais ils n'ont pas l'idée que les gens puissent faire ce genre de confusion. Ils commencent à enseigner le Refuge, la Bodhicitta et des pratiques de purification, en reliant ces moyens au Tantrisme. Il semble alors qu'il y ait, dans le tantrisme, des choses auxquelles il faille renoncer ou accepter. Mais ce n'est pas vraiment le principe du Tantrisme.Bien sûr, on peut faire toutes sortes de pratiques, cependant il est très important s'en comprendre le sens exact et de savoir ce que signifie la transformation, le renoncement et l'auto-libération. Aune certaine époque, lorsque Padmasambhava y avait été invité par le roi, tous ces textes des Soutra, puis des Tantras avaient été introduits au Tibet. Dans le Tantrisme, on distingue les Tantras inférieurs et supérieurs que, dans l'école Nyingmapa, la plus ancienne, on nomme Tantra externes et internes. Tous ces tantras sont principalement basés sur la purification; ceux qu'on appelle Kriya Tantra, Upaya Tantra et Yoga Tantra, sont devenus, en quelque sorte, les Tantras officiels du Tibet, à cette époque. Lorsque le monastère de Samyè a été fondé, le temple a été construit avec la liturgie de Yoga Tantra. Dans le Yoga Tantra, que veut dire un Mandala? c'est la dimension de la vision pure, un paradis pourrait-on dire, c'est-à-dire la façon dont s'est manifestée la dimension d'un Être illuminé ou d'une divinité. Au contraire, dans les Tantras internes ou supérieurs, un Mandala veut dire une description du moment même de la transmission, qui est devenu un exemple, un moyen pour entrer dans la voie de la transformation. donc, dans ces Trantra supérieurs, il n'y a aucun concept d'une divinité qui existerait en dehors de soi. Il n'existe pas de divinité, avec son Mandala, qu'on construit à l'extérieur, à laquelle on fait des offrandes et devant laquelle on se prosterne. Tour cela fait partie du système du Yoga Tantra dans lequel la pratique et l'attitude du pratiquant sont régies par le concept de la présence externe de la divinité. Dans les Tantra inférieurs, tous les détails de la manifestation de la dimension de cette divinité a donc une importance considérable. Au contraire, dans les Tantra supérieurs, appelés Anuttara Tantra, les formes de la divinité et du Mandala existent seulement pour en avoir une idée et ne sont utilisées que pour introduire le disciple à une connaissance. Mais, dans le Tantrisme tibétain actuel, il y a un mélange entre le Yoga Tantra et l'Anuttara Tantra. Les maîtres le savent mais pas les gens et cela crée un obstacle à la connaissance de la transformation. Pourquoi y a-t-il eu ce mélange? Pour une raison très précise. Dans les Tantra inférieurs, l'attitude du pratiquant est un peu semblable à celle préconisée dans les Soutras. Quand on fait une offrande, on doit offrir de belles choses, douces et propres. Si quelqu'un y ajoute un peu de viande ou de vin, il fait le contraire. On dit que ces Yoga Tantra, et surtout Kriya Tantra, sont nés surtout pour des gens comme les Brahmanes. Au contraire dans l'Anuttara Tantra, il y a de nombreux moyens pour transformer qui nous permettent de surmonter nos concepts limités. Vous avez peut-être vu que certains instruments, au lieu d'être très beaux, avec des joyaux, etc.. sont en os humain. Dans la Gana Poudja, par exemple, on peut utiliser de la viande et du vin. Cela peut paraître contradictoire, mais pour celui qui connaît le principe de la transformation, cela prend, au contraire, un sens très précis. Cependant, ce n'est pas très facile à comprendre pour tous. C'est ainsi que lorsque ces Tantras supérieurs on été introduits au Tibet, la règle était que l'Anuttara Tantra ne devait pas être diffusée publiquement. Padmasambhava a transmis ce type d'Enseignement seulement à quelques personnes importantes comme le roi, la reine et des maîtres. Le temps a passé et, peu à peu, les maîtres ont diffusé l'Anuttara Tantra sous la forme du Yoga Tantra. C'est très bien et on peut toujours faire ainsi. Cependant, si quelqu'un n'est pas au fait de cela, il ne découvrira jamais ce qu'est la voie de la transformation. Il semble alors que la transformation est semblable au renoncement. Il est donc très important de ne pas faire cette confusion.
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